Texte / Extraits / Alberto Manguel « la bibliothèque la nuit »

 » Vieux ou neufs, le seul signe dont j’essaie toujours de débarrasser mes livres (en général sans grand succès) est l’indication de prix que leur fixent au dos des libraires malveillants. Ces affreuses écailles blanches sont difficiles à arracher, elles laissent des cicatrices lépreuses et des taches de glu auxquelles adhèrent la poussière et la bourre des âges, et je rêve d’un enfer collant spécial auquel serait condamné l’inventeur de ces adhésifs.”

« Comme la plupart des amours, l’amour des bibliothèques s’apprend. Nul ne peut savoir d’instinct, lorsqu’il fait ses premiers pas dans une salle peuplée de livres, comment se comporter, ce qu’on attend de lui, ce qui est promis, ce qui est autorisé. On peut se sentir horrifié – face à ce fouillis, cette ampleur, ce silence, ce rappel moqueur de tout ce qu’on ne sait pas, cette surveillance – et un peu de cette sensation écrasante peut demeurer encore après qu’on a appris les rites et les conventions, qu’on s’est fait une idée de la géographie et que les indigènes se sont révélés amicaux. »

 » Nous cheminons au travers d’interminables rayonnages de livres où nous choisissons tel ou tel volume sans raison apparente : à cause d’une couverture, d’un titre, d’un nom, à cause de ce quelqu’un a dit ou n’a pas dit, à cause d’une intuition, d’un caprice, d’une erreur, parce que nous croyons pouvoir trouver dans ce livre tel récit, tel personnage ou tel détail, parce que nous pensons qu’il a été écrit pour nous, parce que nous pensons qu’il a été écrit pour tout le monde sauf pour nous et voulons découvrir pourquoi nous avons été exclus, parce que nous avons envie de nous instruire, ou à lire, ou de nous perdre dans l’oubli.”

 » Certaines nuits, je rêve d’une bibliothèque entièrement anonyme dans laquelle les livres n’ont pas de titre et ne revendiquent aucun auteur, formant un courant narratif continu dans lequel tous les genres, tous les styles, toutes les histoire convergent, et tous les protagonistes et tous les lieux restent non identifiés, un courant dans lequel je peux me plonger n’importe où. Dans une bibliothèque comme celle-là, le héros du Château partirait à bord du Pequod en quête du Saint-Graal, atterrirait sur une île déserte pour y réédifier la société à partir de fragments échoués contre ses ruines, parlerait de ce lointain après-midi au cours duquel son père l’emmena faire connaissance avec la glace et rappellerait, d’une façon terriblement détaillée, comment il se couchait de bonne heure. Dans une bibliothèque comme celle-là, il n’y aurait qu’un seul livre divisé en quelques milliers de volumes et, paix à Callimaque et à Dewey, pas de catalogue.”

 » Conserver et transmettre le souvenir, apprendre grâce à l’expérience d’autrui, partager nos connaissances du monde et de nous-mêmes, voilà quelques uns des pouvoirs (et des dangers) que les livres nous apportent et des raisons pour lesquelles nous les trouvons à la fois précieux et inquiétants.”

Extraits de “La bibliothèque la nuit” de Alberto Manguel

– Photo de Hervé Guibert –

Publié par

MdlBook Watts

Photo, Livres, textes & Cie

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