Texte / « Jimmy » , Portraits humains , M.Watts, 2015.

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Jimmy c’est le mec qui dérange.

Le gars posté devant le Quick ou le Mac do avec ses locks, sa guitare, son sac et son chien.

Celui qui te fait changer de trottoir parce qu’il va forcément essayer de te taper de la thune ou une clope.

Tu le vois quasiment tous les jours quand tu vas au boulot ou quand tu en sors. Il n’est pas méchant, au contraire, il est même toujours très poli et agréable.

Il doit avoir une trentaine d’années, peut-être plus, peut-être moins, la rue l’a sacrément amoché.

Il y a encore quelque temps il n’avait pas franchi cette ligne d’obscurité qui te coupe complètement de tout contact humain, social, où tes pensées ne sont fixées que sur une chose : ta prochaine dose..

C’est ce qui faisait la différence entre Jimmy et les autres. Le pourquoi du comment.

Au départ son mode de vie c’était un choix, comme il aime à l’expliquer à ceux qui s’arrêtent quelques instants pour papoter.

« J’avais 16 ans, des rêves plein la tête. J’passais tout mon temps libre dans les festochs de reggae ou à fumer des pétards avec mes potes. C’était cool.

Le lycée j’y allais plus trop. Faut dire que les études et moi c’est pas non plus une grande histoire d’amour.

C’est pas que j’suis bête, au contraire, j’m’interesse à beaucoup de choses mais rester le cul sur une chaise à écouter une p’tite meuf pas beaucoup plus vieille que toi t’expliquer ce qu’est la vie et te servir des programmes pré-définis qui n’ont aucun rapports avec la réalité , et bien c’est pas ça qui te servira pour survivre dans cette société autiste.

(Il appuie ses mots d’un grand sourire édenté, soulignant ainsi l’ironie de la chose)

Tu vois, j’avais pas envie de m’lever tous les matins pour aller faire un boulot de con. J’dis pas que ceux qui bossent sont des cons, mais moi j’pourrais pas. J’ai bien essayé plusieurs fois mais ça marche jamais, j’finis toujours par me tirer. Y a des fois comme ça faut pas chercher. C’est pas fait pour moi.

Tu m’diras j’suis un peu gonflé de dire ça parce qu’au final j’mange grâce au blé que m’file les gens qui bossent mais j’ai pas de gros besoins alors en échange j’leur fait un p’tit morceau de gratte, c’est du troc en fait, j’mendie pas.

La vie elle est courte alors j’vois pas pourquoi on pourrait pas en profiter comme on veut !

Après tout : l’Homme est sensé être un Être libre non ? Alors pourquoi devrait-il s’enchaîner tout seul ?

Tout çà au final c’est pas une question de choix, mais plus une question de besoins. Mais quand tu réduits tes besoins aux primaires y a beaucoup de choses qui deviennent secondaires et pas mal de chaînes que tu peux briser.

C’est comme ça que je suis comme on dit « sorti du système ». Juste une envie de pas passer à côté de ma vie.

Il est pas beau mon discours ?

Ben tu vois aujourd’hui j’me dis que j’ai du me foirer sur quelque chose.

Quand t’es gamin tu t’dis que l’monde va changer et que t’es libre et puis un jour  tu vois qu’t’es plus le baba cool que tout le monde envie mais le parasite que les gens évitent sur le trottoir.

Et tu sais pourquoi ?

Parce qu’un jour tu perds pieds. Tu perds pieds parce que malgré toi et malgré certains exemples que tu vois autour de toi tu t’fais bouffer par la rue et là tu développes des besoins dont tu deviens esclave et qui te coupent complètement de la réalité. Toi qui arguais la liberté de l’Homme tu t’ai posé tout seul des boulets aux chevilles.

Et cette société dont tu ne voulais surtout pas faire partie et que tu disais vouloir faire changer en évitant les pièges de la lobotomisation de masse et bien tu en deviens dépendant comme jamais parce que c’est elle qui te permet de survivre.

La connerie j’l’ai faite y a pas si longtemps qu’ça à dire vrai :

J’m’en souviens comme si c’était hier .

Comme j’disais, au départ avec les potes on fumait des spliffs, on buvait des 8/6. De temps en temps un ou deux psylos qu’on allait chercher en Lozère. Puis on est passés du reggae à la tech et forcément on s’est fait pas mal de technival. Là c’est devenu autre chose.

T’es jeune, t’as pas de responsabilités et tu emmerdes tous ces putains de bourgeois qui triment comme des barges pour le pavillon avec le chien, la petite femme gentille qui la ramène pas trop et les mouflets. Sans oublier l’écran plat le plus grand possible qui montre aux autres que tu as bien réussi dans la vie. Ces petits bourgeois qui arriveront à leur fin de vie sans avoir l’impression d’avoir vécu et qui lanceront un regard frustré à ces petits cons déjà en train de partager ce qui reste du sacrifice de toutes ces années.

Tu m’trouves cynique ? J’le suis sûrement un peu. C’est le monde qui m’a rendu comme ça, avant je l’étais pas. C’est p’t’être de la jalousie aussi quelque part. Aujourd’hui j’me rends bien compte que j’suis foutu et j’sais que je suis le seul responsable.

J’en ai cherché des responsables tu sais quand j’ai senti que j’maitrisais plus rien.

L’plus dur c’était mon premier moment de lucidité. J’en voulais à tout le monde, à mes parents qui m’avaient laissé tombé, à mes potes qui m’avaient pas aidé, à cette société de merde. Mais faut être honnête, les mains tendues j’les ai même pas vues tellement j’étais dans l’coltard.

Comme si l’univers entier s’était concentré à détruire un pauv’gars comme moi.

Puis tu te regardes dans le reflet d’une vitrine et tu réalises que la pseudo liberté que tu croyais avoir t’as rendue esclave non plus de la société que tu critiques mais de toi-même. Et là crois-moi ça craint. T’es enfermé dans ton propre cerveau, ta propre culpabilité, ta propre prison.

J’lai entendu mille fois le discours des gens bien pensants ou de ces bonnes âmes de la Croix Rouge ou autres asso’s qui te parlent de nouveau départ, du pouvoir de la volonté. Dans les moments où t’es pas trop défoncé tu commences à vouloir y croire à cette deuxième chance mais là c’est le pire : l’espoir.

C’est le truc qui au final te rend le plus mal parce que quand tu chutes le sol est beaucoup plus dur.

Dans le théorie c’est bien joli tout ça mais dans la pratique tu es descendu tellement bas que l’ascension te semble insurmontable.

Tu vois, l’problème c’est qu’une fois que t’es tombé là-dedans, la volonté et bien tu en as plus.

Ça m’est arrivé plein de fois de m’dire « allez, dernière dose que j’me plante dans l’bras. Maintenant j’arrête mes conneries, j’me bouge et j’vais de l’avant. Elle a p’t’être raison la p’tite jeune avec ses yeux qui y croient. ».

Alors j’trouve un pote de galère, j’lui confie ma chienne et j’pars dans un de ces centres de sauvetage tout plein de bonne volonté. La journée ça peut aller, mais le soir là c’est la merde quand arrivent les premières crises de manque. Là tu t’retrouves en pleine crise existentielle, tu r’deviens lucide et tu comprends. Tu comprends pourquoi tu ne veux pas l’être, lucide.

Parce que là tu peux pas fuir, tu peux pas éviter. Tu peux que regarder la réalité, ta réalité, en face. C’est là que tu vois ce qu’t’es devenu. C’est aussi là que tu te tapes tes crises de parano, tes crises de démence. Ton corps se désintoxique et les séquelles que tu as infligées à ton cerveau, à ta raison, à ton âme reviennent te hanter. Tu luttes mais ta volonté s’effrite aussi vite que grandit ton envie de te tirer et retrouver ton pote pour oublier. Tu es obsédé par le désir de replonger dans les bras de « ta femme » comme dit Lou Reed pour être enfin apaisé.

Tout part en sucette dans ton esprit et tu te convaincs que de toute manière la suite tu t’en fous et que d’abord c’est pas ta décision d’être là et tu recommences à blâmer la société qui cherche à te faire rentrer dans un moule.

Une seule nuit sans came et te voilà oubliant que c’était ton choix et que personne t’a obligé à le faire. Les raisons pour lesquelles tu a saisis la main tendue elles disparaissent aussi vite que les larmes blanches dans tes veines.

Et tu te retrouves au même endroit que la veille, ta chienne lovée contre toi, ta guitare sur les genoux et ta goutte de sang au creux du bras, le sourire sur le visage. Le sourire de ta propre disparition. »

M.W

(photo Lee Jeffries)

Publié par

MdlBook Watts

Photo, Livres, textes & Cie

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