F.PONGE “les cheminées d’usine”

« Par ce beau stylo neuf s’érigeant immobile à partir d’un chaos de maints petits carnets, bouche bée en l’azur, bien avant que d’écrire, à d’obscures questions haute issue est donnée.
Proposons-la tout droit aux faubourgs de l’esprit, telle qu’un beau matin je m’y trouvai sensible. Point d’interrogation là-dessus.
Nul ne sait si la notion de cheminée d’usine souhaite ou non pénétrer un peu profondément dans l’esprit ou le coeur de l’homme, car, à la différence de la flèche d’église par exemple, elle n’est pas faite pour cela.
Pourtant elle y parvient, voici de quelle façon.
Quel merveilleux attrait pour un quartier, me dis-je un jour, que de compter une à plusieurs de ces jeunes personnes !
(Il est de fait qu’à notre époque aucune n’est encore bien âgée)
Les sommités gracieuses ! S’il en fut.
Fut-il jamais constructions plus hautes montrant moins de fatuité. Plus innocemment, plus tranquillement altières. Plus finement pénétrantes aussi.
Comme l’aiguille d’une piqûre bien faite, qui ne fait pas mal.
Comme ces jeunes filles, épées charmantes, blessantes au possible, dont on s’aperçoit qu’on en meurt quand elles ont profondément pénétré en vous.
J’ai été percé d’amour par l’une d’elles, haut baguée.
Ô, crayon terminé par une bague !
Quoi de plus ravissant que ces simples filles, longues et fines, mais bien rondes pourtant, au mollet de briques roses bien tourné, qui, très haut dans le ciel, murmurent du coin de la bouche, comme les figures de rébus, quelque nuage nacré.
Quel élégant souci de réserver au ciel les fumées d’un travail à ras de terre, voire d’un feu souterrain !
Oui, c’est très haut dans le ciel que tu lâches ton nuage, ton souci, ton effusion…
Tu tiens dans ton carquois, long étui à vertus, parallèles en toi, brillantes comme aiguilles, à la fois de la flûte et de la jolie jambe, de la plus haute et la plus mince tour, de la lunette astrologique et du stylo à plume rentrée, — terminé alors par un méat des plus touchants : comme la bouche muette des poissons, ou celle, plus minuscule encore, d’où s’échappe le sperme (lui aussi, simple flocon nacré).
Mais je m’en aperçois à ce que je viens de dire : au risque de terminer ce texte par une pointe (pourtant, c’est le contraire), manifestement, pour t’imiter mieux, je dois rentrer la plume de mon stylo…
Cette fable, entre autres choses, signifie que :
Tandis que les flèches par quoi se terminent encore la plupart des belles constructions idéologiques ne m’atteignent plus,
Pénètrent au contraire profondément dans mon esprit et dans mon coeur,
Les postulations les plus simples, les plus naïves,
Qui ne sont pas faites pour cela.
Les forges de l’esprit fonctionnent nuit et jour. N’importe quoi s’y fabrique.
Pour obscures qu’en soient les émanations,
Ou parfois vaporeuses,
Par un stylo bien droit
Leur cheminement est le même :
Volute après volute
A leur dissipation hautement éconduites,
Qu’enfin par le vent seul la question soit traitée !”

F.PONGE “les cheminées d’usine”

Le monde selon Garp

« Romancier, Garp insère dans le récit tragico-burlesque de sa vie des extraits de son œuvre, mêlant ainsi la réalité à la fiction au sein même de la fiction. Ce procédé, sans être vraiment original, révèle néanmoins que le monde est pour Garp un univers où c’est l’imagination qui règne. Roman qui mêle allègrement la farce et la tragédie, Le Monde selon Garp montre un univers où les références sont inversées sans tabous : la mère a une virilité d’homme, Robert devient Roberta, les hommes mordent les chiens… Cependant, il reste quelque chose de sacré, un havre de paix rythmé par le ressac et vers lequel la métaphore liquide ramène toujours : la famille. Garp porte le nom de son père inconnu, sa fille comme sa mère se prénomme Jenny et la silhouette de la demeure familiale du New Hampshire ponctue tout le roman comme une promesse de bonheur. Si Le Monde selon Garp connaît un tel succès, c’est sans doute parce qu’à grand renfort de péripéties, à l’image des grands romans picaresques, Irving nous y montre une réalité toute simple. »

Sana Tang-Léopold Wauters

W.Shakespeare

W.Shakespeare

« Je me sens toujours heureux, savez vous pourquoi? Parce que je n’attends rien de personne.Les attentes font toujours mal, la vie est courte.Aimez votre vie, soyez heureux, gardez le sourire et souvenez vous: Avant de parler, écoutez.Avant d’écrire, réfléchissez.Avant de prier, pardonnez.Avant de blesser, considérez l’autre.Avant de détester, aimez et avant de mourir, Vivez »

Ainsi parlait Zarathoustra – Friedrich Nietzsche

Ainsi parlait Zarathoustra – Friedrich Nietzsche

DE LA VOIE DU CREATEUR.

     Dans la solitude, mon frère, veux-tu te rendre ?  Vers toi-même veux-tu chercher ta voie ?   Encore tarde un peu, et me prête l’oreille.
” Celui qui cherche, c’est à sa perte que facilement i1 court.   Toute solitude est faute”, ainsi dit le troupeau.   Et au troupeau longtemps tu appartins.
En toi aussi la voix du troupeau encore aura sa résonance.   Et si tu dis: “Je n’ai plus avec vous seule et même conscience morale”, ce sera plainte et souffrance.
Vois, d’une seule et même conscience morale cette souffrance encore est fille; et de cette conscience morale rougeoie encore l’ultime brasillement sur ta tribulation.
Mais tu veux suivre la voie de ta tribulation, 1a voie qui vers toi-même conduit ?   Lors montre-moi que pour ce faire tu possèdes droit et force!
Es-tu, mon frère, une force neuve et un droit nouveau ?   Un mouvement premier ?   Une roue qui d’elle-même roule ?   Autour de toi peux-tu forcer même les astres à graviter ?
II est hélas! tant de concupiscence de l’altitude!  Tant de crampes des ambitieux ! Que tu n’es de ces concupiscents et de ces ambitieux, montre-le-moi.
Hélas! il est tant de grandes pensées qui n’ont pas plus d’effet qu’un soufflet de forge: elles gonflent et rendent plus vide.
C’est libre que tu te nommes? Je veux entendre la pensée qui te domine, et non que tu secouas un joug.
Es-tu de ceux qui de secouer un joug avaient le droit? Rejetant sa servitude, plus d’un du même coup rejeta son ultime valeur.
Libre de quoi? S’en moque Zarathoustra! Mais que ton œil clairement me l’annonce: libre pour quoi?
     Es-tu capable de te donner toi-même et ton mal et ton bien, et de suspendre au-dessus de toi ta volonté comme une loi ?   D’être toi-même de ta loi et juge et justicier ?
II est terrible d’être seul avec le juge et le justicier de sa propre loi.   Un astre ainsi dans l’espace désert est rejeté et dans le souffle glacé de la solitude.
Ce jour encore des nombreux tu souffres, ô toi 1’unique : ce jour encore, entiers tu as ton courage et tes espoirs.
Mais quelque jour de la solitude tu seras lassé; quelque jour on verra se tordre ta fierté et craquer ton courage.   Quelque jour tu crieras: ” Je suis seul! “
Quelque jour plus ne verras ta hauteur et de trop près verras ta petitesse; ton sublime lui-même comme un spectre te fera peur.   Tu crieras quelque jour: ” Tout est faux !”
Il est des sentiments qui du solitaire veulent la mort s’ils ne réussissent à le tuer, alors eux-mêmes ne peuvent que mourir!   Mais d’être un meurtrier as-tu la force ?
Connais-tu, ô mon frère, déjà le mot “mépris” ? Et le tourment de ta justice, qui est de rendre justice à ceux qui te méprisent ?
De beaucoup tu exiges qu’à ton propos ils changent d’opinion; de quoi te tiennent rigueur.   Tu vins près d eux et cependant tu passes outre: jamais ils ne te le pardonneront.
Au-dessus d’eux et au-delà tu passes; mais plus haut tu montes, plus petit te voit l’oeil de l’envie.   Or qui vole dans les airs de tous est le plus haï.
”Comment voudriez-vous me rendre justice ?” – voilà ce qu’il te faut dire, – je me choisis votre injustice comme la part qui m’est dévolue.”
Injustice et saleté, c’est ce qu’ils jettent au solitaire; mais si tu veux, mon frère, être une étoile, pour autant tu ne les peux inonder de moins de lumière !
Et garde-toi des gens de bien et des justes! Ils aiment crucifier ceux qui s’inventent leur propre vertu, – ils haïssent le solitaire.
Te garde aussi de la sainte simplicité !   Pour elle est sacrilège tout ce qui n’est simple; avec le feu elle aime jouer aussi — avec le feu des bûchers.
Et te garde également des embûches de ton amour !   A celui qu’il rencontre le solitaire trop vite tend la main.
A nombre d’hommes tu n’as le droit de tendre la main, mais seulement la patte; et je veux que ta patte ait des griffes aussi.
Mais l’ennemi le plus vilain que tu puisses rencontrer sera toujours toi-même; dans les cavernes et les bois tu te guettes toi-même.
Solitaire tu suis la voie qui à toi-même te conduit.   Et c’est toi-même sur ce chemin que tu vois défiler, toi-même et tes sept diables!
Hérétique à toi-même seras, et sorcier et devin et bouffon et douleur et sacrilège et scélérat.
A ta propre flamme nécessairement tu voudras brûler; comment te voudrais-tu faire neuf si tout d’abord ne t’es fait cendre ?
Solitaire tu suis la voie du créateur; à partir de tes sept diables tu veux créer un dieu.
Solitaire tu suis la voie de ceux qui aiment; à toi-même va ton amour et de la sorte te méprises comme seuls méprisent ceux qui aiment.
Avec ton amour va dans ta solitude, ô mon frère, et avec ton acte créateur; plus tard seulement, d’un pas boiteux, la justice te rejoindra.
Avec mes larmes va dans ta solitude, ô mon frère.   J’aime celui qui au-dessus et au-delà de lui-même veut créer et, de la sorte, court à sa perte. –

Ainsi parlait Zarathoustra.