Texte / M.Watts « La famille Jamones », Part. 1 , 2015

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La famille Jamones, M.Watts, 1ére partie, 2015

«T’en as encore oublié une, là, dans l’coin.» Il désigne une feuille morte gâchant le bleu intense de sa belle piscine méridionale. Miguel Junior fronce les sourcils et suit des yeux la direction pointée par son père. Il garde pour lui la remarque qui lui brûle les lèvres et fait le tour de la margelle. «_ C’est quand même incroyable çà. Tu es décidément un incapable et l’âge n’y change rien. Aucune méthode. Aucun sérieux ni organisation. A ce rythme on pourra se baigner en hiver. Le jour où j’ai mis ta mère en cloque j’aurais mieux fait de me péter une jambe. »

Déjà 38 ans que Miguel devait supporter les remarques incessantes et cinglantes de son homologue, ce père pour qui il n’avait plus aucun respect. La tradition espagnole veut que père et fils, fille et mère partagent le même prénom. Aussi pouvons-nous trouver dans la famille Jamones 2 Miguel et 2 Maria.

Ce jour-là Miguel Fils, qui avait quitté le domicile familial quelques mois auparavant, était passé fêter sa chère maman et, en bon fils, une fois le repas terminé, avait proposé ses bras pour les tâches dominicales.Pourquoi l’avoir proposé pense-t-il maintenant en écoutant son géniteur critiquer le moindre de ses mouvements.

A chaque fois c’était le même refrain et à chaque fois il regrettait de ne pas avoir sorti une excuse bidon pour s’esquiver après le café. Au pire cela lui aurait valu l’éternelle réplique de son père sur la notion d’obligation filiale etc mais au moins il serait tranquillement posé chez lui à l’heure qu’il est. Au lieu de çà il va passer l’après-midi à subir. Quel idiot.

A peine avait-il posé un pied dans le jardin et attrapé l’épuisette pour nettoyer la piscine que Miguel père avait débarqué et s’était installé sur son trône de jardin. Vêtu d’un short de bain orange fluo qui disparaissait sous ses bourrelets proéminents, il était torse nu, stéréotype ridicule du maffioso sudiste arborant sa grosse chaîne en or. Vautré sur la petite estrade où se situait le banc, il dominait l’espace de toute sa suffisance. Le souverain veillant sur son royaume, le seigneur contrôlant le travail de ses serfs. Sa famille, le temps faisant, avait une aussi piètre opinion de lui que lui avait d’eux depuis toujours.

Malgré cette animosité réciproque, les Jamones s’accrochaient à leurs éducations catholiques et respectaient sous toutes les coutures la valeur de la Famille, ce qui expliquait que jusqu’à maintenant la cellule avait résisté aux différentes tempêtes caractérielles. Au final c’est d’ailleurs la seule valeur qu’ils partageaient. Les autres, honnêteté, respect, amour de son prochain et j’en passe étaient appliquées «  a vista des nas » comme on dit.

L’exemple de Maria Fille, absente ce jour-là, en est une bonne illustration : Après des études bâclées et douloureuses (QI limité oblige), la petite Maria finit par décrocher son diplôme d’esthéticienne. Sa vie sociale était le désert de Gobi (merci à papa et ses règles misogynes) et les rares contacts qu’elle pouvait avoir avec le genre humain se passaient lors de ses vacances en Espagne. Ne sachant pas quoi faire de sa fille, qui commençait à devenir un peu trop insolente à son goût, Mr Jamones prit la décision de l’envoyer vivre là-bas chez l’une de ses tantes.

Pour lui il s’agissait ici d’une forme de punition, un rappel de son autorité incontestable, que de la séparer d’eux, mais pour Maria Fille c’était une vraie bénédiction ! Cet éloignement lui offrait l’opportunité de vie enfin sa vie loin de son pachyderme de père qui lui pourrissait la vie depuis sa naissance. Sa mère ne risquait pas de lui manquer, petite bonne femme muette et victime à qui elle ne voulait surtout pas ressembler.

Se taire et subir n’était pas son truc alors aucune chance de suivre ses traces. Une fois installée en Espagne, comble du malheur et vraie malédiction pour cette petite famille tout en apparence, elle trouva le moyen de tomber amoureuse de…son cousin germain ! Ses parents frisèrent la syncope quand l’idylle fut découverte. Alors autant dire que la l’Esprit Famille dans ce cas-là s’est vite … évaporé !

Mais revenons à notre Miguel Fils, qui portait maintenant sur ses frêles épaules tout le poids des espoirs et attentes paternels. A 38 ans, célibataire, il n’a jamais fini de rédiger son mémoire, sa thèse qui lui aurait permis de valider définitivement son diplôme de pharmacien et d’ouvrir ainsi sa propre officine. Une simple formalité qu’il ne semblait pas avoir envie de mener à son terme. Encore une grande source de déception pour son père « qui lui a tout donné » comme il aime à se plaindre en société. Grande question que de comprendre l’entêtement de son fils unique à tout faire pour le faire souffrir, lui qui a consacré toute sa vie à sa famille et qui ne reçoit que déception et ingratitude en retour.

La responsable de ce fiasco c’est Maria. Voilà ce que c’est de trop couver ses gamins ! Elle a fait de Miguel une vraie tafiole et ne parlons même pas de sa fille qui va lui faire des petits enfants mongoliens. Voilà la descendance Jamones. Tous ces sacrifices pour ça !

Miguel Père crache à côté de son banc pour appuyer sa pensée.

« Elle est toujours là cette putain d’feuille, tu n’l’as vois donc pas gros empoté! Va falloir que je le fasse moi-même ? C’est trop compliqué ?! »

Le soleil commence à tourner et notre gros Miguel décide d’aller se chercher une bière (puisque sa bonne femme est allée laver la voiture salie par les pattes des satanés chats de la voisine il faut tout faire soi-même!). Elle voulait le faire ici la gourde, au prix de l’eau ! Complètement inconsciente celle-là. Encore une chose qui prouve que sans lui tout partirait à volo dans cette baraque ! D’autant plus qu’au garage ( et oui car Miguel père est garagiste de métier) les jetons de lavage sont gratuits. Au pire il les fera passer en douce sur une de ses factures clients. Avant y avait Urgo, un chouette clébard, même s’il aboyait tout le temps. Mais il est mort le con, et depuis ces parasites de chats envahissaient son beau jardin tout net.

Il lève son gros cul et roumègue contre son maillot qui lui colle à la raie à cause de la transpiration. Un coup d’œil à son incapable de fils qui n’a toujours pas fini cette tâche ultra simple et qui va sûrement se choper une insolation comme ça en plein soleil. Tant pis pour lui, il ne va pas le plaindre quand même !

Mais qu’est-ce qu’elle fout la Maria ! Déjà une heure qu’elle est partie ! Elle non plus c’est vraiment pas un cadeau. Il arrive tout suintant à la cuisine, le souffle coupé d’avoir parcouru les 80 mètres qui le séparaient du frigo. J’espère au moins qu’elle a mis les bières au frais !

Miguel Junior pose enfin son épuisette et fixe un instant la trace humide que son père a laissé sur le banc. Pourquoi devrait-il encore subir ces remarques cinglantes et ce regard méprisant ? Après tout il n’avait qu’à sortir une bonne fois pour toute ses quatre vérités à son père et partir sans se retourner. Il en avait assez de subir sans protester en attendant le moment de rentrer. Justine l’attendait en plus. Il fronça les sourcils. Il en avait assez d’être l’esclave de ce gros rustre pédant par je ne sais quel devoir filial.

Justine c’est sa nana. Il l’a rencontré quelques mois plus tôt et avait préféré taire son existence à sa famille histoire de ne pas avoir encore à écouter de pseudo conseils sur comment il devait faire cette fois pour ne pas tout foirer. Il faut dire aussi que vu l’accueil que son «clan» avait réservé aux précédentes, c’était plutôt une bonne idée. Il en est dingue de cette fille. Un vrai coup de foudre partagé. La femme de sa vie il en était sûr. D’où son mutisme familial. D’autant plus qu’elle ne correspondait pas vraiment aux « critères » de Miguel Père. Après le coup de sa petite sœur et leur cousin, il aura encore plus de mal à présenter Justine, superbe noire pas du tout espagnole. C’est ce qu’il craignait le plus, qu’Elle découvre quel horrible raciste pouvait être son futur beau-père. Qu’elle s’éloigne de lui en courant en découvrant l’étroitesse et la bêtise paternel et que, surtout, elle puisse penser même un instant qu’il puisse avoir ne serait-ce qu’un gène actif de cet homme.

Le problème c’est qu’elle commençait à insister pour les rencontrer, ce qui n’arrangeait pas son affaire. Il ne fallait pas non plus qu’elle pense qu’il avait honte d’elle alors que la réalité était complètement inverse. Il avait tellement peur de lui dire la vérité, tellement peur de la perdre. Tellement angoissé aussi qu’elle ne comprenne pas pourquoi lui continuait à les voir. Il avait pensé que ce dimanche de fête serait peut-être propice aux confidences mais une fois encore il avait rêvé. Son père était encore plus imbuvable que d’ordinaire et sa mère encore plus inexistante. L’emménagement consanguin de sa sœur avait achevé le peu de semblant d’esprit de famille qui avait pu subsisté. Miguel Senior, ayant dés l’apéritif décidé que la faute de cette catastrophe revenait entièrement à sa femme, il ne lui adressait la parole que pour lui donner des ordres ou l’insulter. Sa mère, qui se retirait dans un échappatoire médicamenteux depuis des années, était maintenant shootée H24. Miguel Junior n’avait bien sûr pas été épargné, son père ne cessant de notifier quel mauvais exemple il avait été pour sa petite sœur avec son incapacité à se trouver une femme correcte et à, selon ses mots, être enfin un homme.

Si ce type de scène n’avait pas été aussi pathétique, Miguel Fils aurait réagi, mais à quoi bon ? De toute manière il n’y avait lieu à discussion puisque, comme à son habitude, son père ne s’exprimait que par monologues interminables. Il ne connaissait pas d’autre façon de s’exprimer avec son cerveau d’homme des cavernes. Sa vie était honteuse et dissolue ? Soit.

Il n’avait pas connu beaucoup de femme dans sa vie, étant constamment obligé de consacrer son temps libre à sa chère famille. Il n’était pas question de sortir le soir ou de voir des amis le week-end. Son devoir était de faire des études, d’aider au garage et d’entretenir le jardin familial. Le reste n’était que frivolité et son père ne voulait pas en entendre parler. Si il se rebellait c’était torgnole parce que c’était une forme d’irrespect.

Les seuls bons moments qu’il pouvait garder de sa vie ici étaient les quelques jours où, bloqué par ses études, il était chargé de prendre soin de la maison lorsque ses parents et sa sœur partaient en Espagne voir la famille. Là c’était top, la maison était à lui. C’était aussi le seul moment où il voyait les voisins de son âge, qui, au son de la musique, qui annonçait le départ des parents, osaient traverser la rue.

Fin 1ère partie...

Citation / J. Kerouac « Sur la route »

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« Les fous, les marginaux, les rebelles, les anticonformistes, les dissidents… Tous ceux qui voient les choses différemment, qui ne respectent pas les règles. Vous pouvez les admirer, ou les désapprouver, les glorifier, ou les dénigrer. Mais vous ne pouvez pas les ignorer. Car ils changent les choses. Ils inventent, ils imaginent, ils explorent. Ils créent, ils inspirent. Ils font avancer l’humanité. Là où certains ne voient que folie, nous voyons du génie. Car seuls ceux qui sont assez fous pour penser qu’ils peuvent changer le monde, y parviennent. »

– Jack Kerouac, Sur la route, 1951

Texte / Extraits / T. GAUTIER « Symphonie en blanc majeur »

Symphonie en blanc majeur

De leur col blanc courbant les lignes,
On voit dans les contes du Nord,
Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes
Nager en chantant près du bord,

Ou, suspendant à quelque branche
Le plumage qui les revêt,
Faire luire leur peau plus blanche
Que la neige de leur duvet.

De ces femmes il en est une,
Qui chez nous descend quelquefois,
Blanche comme le clair de lune
Sur les glaciers dans les cieux froids ;

Conviant la vue enivrée
De sa boréale fraîcheur
A des régals de chair nacrée,
A des débauches de blancheur !

Son sein, neige moulée en globe,
Contre les camélias blancs
Et le blanc satin de sa robe
Soutient des combats insolents.

Dans ces grandes batailles blanches,
Satins et fleurs ont le dessous,
Et, sans demander leurs revanches,
Jaunissent comme des jaloux.

Sur les blancheurs de son épaule,
Paros au grain éblouissant,
Comme dans une nuit du pôle,
Un givre invisible descend.

De quel mica de neige vierge,
De quelle moelle de roseau,
De quelle hostie et de quel cierge
A-t-on fait le blanc de sa peau ?

A-t-on pris la goutte lactée
Tachant l’azur du ciel d’hiver,
Le lis à la pulpe argentée,
La blanche écume de la mer ;

Le marbre blanc, chair froide et pâle,
Où vivent les divinités ;
L’argent mat, la laiteuse opale
Qu’irisent de vagues clartés ;

L’ivoire, où ses mains ont des ailes,
Et, comme des papillons blancs,
Sur la pointe des notes frêles
Suspendent leurs baisers tremblants ;

L’hermine vierge de souillure,
Qui pour abriter leurs frissons,
Ouate de sa blanche fourrure
Les épaules et les blasons ;

Le vif-argent aux fleurs fantasques
Dont les vitraux sont ramagés ;
Les blanches dentelles des vasques,
Pleurs de l’ondine en l’air figés ;

L’aubépine de mai qui plie
Sous les blancs frimas de ses fleurs ;
L’albâtre où la mélancolie
Aime à retrouver ses pâleurs ;

Le duvet blanc de la colombe,
Neigeant sur les toits du manoir,
Et la stalactite qui tombe,
Larme blanche de l’antre noir ?

Des Groenlands et des Norvèges
Vient-elle avec Séraphita ?
Est-ce la Madone des neiges,
Un sphinx blanc que l’hiver sculpta,

Sphinx enterré par l’avalanche,
Gardien des glaciers étoilés,
Et qui, sous sa poitrine blanche,
Cache de blancs secrets gelés ?

Sous la glace où calme il repose,
Oh ! qui pourra fondre ce coeur !
Oh ! qui pourra mettre un ton rose
Dans cette implacable blancheur !

T. GAUTIER