Texte / Extraits / Paul Auster « Disparitions »

INTERIEUR

 » Chair déchirée

du tout autre.

Et chaque chose ici, comme si c’était la dernière chose

à dire: le son d’un mot

marié à la mort, et la vie

qui est cette force en moi

à disparaitre.

Volets clos. La poussière

d’un moi antérieur, vidant l’espace

que je ne remplis pas. Cette lumière qui croît au coin de la pièce,

là où la pièce entière

a basculé.

La nuit ressasse. Une voix qui ne me parle

que de choses infimes.

Pas même des choses – mais de leurs noms.

Et où n’est n’est aucun nom –

de pierres. Le tintamarre des chèvres

remontant par les villages

de midi. Un scarabée

dévoré dans la sphère

de sa propre fiente. Et le pullulement violet

des papillons au loin.

Dans l’impossibilité des mots,

dans le mot imprononcé

qui asphyxie,

je me trouve.”

Paul Auster ” Disparitions” 2008

Fort de Bruley, Lorraine, août 2013 by mdlB, album 2

Fort de Bruley, Lorraine, août 2013 by mdlB, album 2

« 31 histoires cousues de fil noir »

« 31 histoires cousues de fil noir, dit la couverture. Treizième note, dans ce gros volume de presque 700 pages, nous ouvre les yeux sur une littérature pas comme les autres, noire, certes, mais pas seulement. Parlons de l’objet d’abord. 700 pages, petit format, couverture maintenant identifiable au premier coup d’œil avec sa couleur ivoire, sa typographie et son graphisme uniques. 31 auteurs américains, mais aussi anglais, français, hongrois, irlandais, colombien, canadien, choisis et réunis par Patrice Carrer, enseignant, traducteur et spécialiste de la littérature américaine. Et une femme seulement, l’Anglaise Heidi James.
31 textes courts signés par ce que les USA comptent de plus … enragé en matière de littérature. Avec quelques noms familiers (Dan Fante, Larry Fondation, Nick Tosches, Eric Miles Williamson), et d’autres beaucoup moins. Fidèle à la tradition française, l’introduction s’efforce de mettre un peu d’ordre dans cet immense et magnifique foutoir. Le recueil s’organise donc en quatre parties : les néo-beats, les méta-réalistes, les off-noir et les inside out. Pas d’inquiétude, Patrice Carrer ne nous laisse pas perdus et désespérés dans ces univers littéraires étrangement nommés.

Voilà : les néo-beats, Dan Fante en tête, “se réclament explicitement du non-conformisme individualiste et fiévreux de la beat generation américaine”, incarnée par Jack Kerouac. Libération de l’écriture, thèmes provocateurs et déjantés, personnages paumés. Voilà, le décor est planté, la parole est aux écrivains. La première nouvelle est signée, bien sûr, Dan Fante, et précédée comme tous les textes de ce recueil par une photo et une biographie de l’auteur. Dan Fante, donc, qui dira un jour être allé à une soirée à seize ans et n’avoir dessoûlé que 20 ans plus tard… Sa contribution a pour titre “Ton péché te retrouvera”, et a un ton très autobiographique. Personnages hauts en couleur, minables ou clochards célestes, poètes auto-proclamés ou génies méconnus : tels sont les personnages de cette histoire finalement très sex, alcool and rock’n roll… Même la route 66 est au rendez-vous ! Un road movie avorté, qui se termine ainsi : “Alors j’ai pris une décision, j’ai choisi le pack de douze.” Voyez ce que je veux dire? Le plus fort, c’est que Dan Fante, et c’est là tout son génie, a le don d’insuffler à cette nouvelle qui pourrait passer pour sordide une force de vie, une énergie incroyable. La nouvelle est finie, et on en redemande.

Trop tard, on est passé à la deuxième partie, les méta-réalistes. Définition, toujours selon Patrice Carrer : “les méta-réalistes essaient de concilier la chèvre réaliste et le chou métafictionnel.” Bon. C’est à Eric Miles Williamson qu’on doit ce terme de méta-réaliste, au-delà du réalisme. Il y range, par exemple, des auteurs comme Cormac McCarthy ou Larry Fondation… qu’on retrouvera plus loin, dans la catégorie “off-noir”! Donc la section “Méta-réalisme” démarre avec John Paul Carillo, musicien né en 1972, qui signe un texte intitulé “Mauvais exemple”. Et qui est une histoire de très très mauvais exemple, déprimante au possible, pas vraiment noire, non, gris sale, avec un savoir-faire certain dans le genre descente aux enfers…

Off-noir, ça vous dit quelque chose ? Ça peut signifier “presque noir”, “noir clair”, “à côté du noir”… Ce genre est un héritier du roman noir américain – nous revoilà en territoire connu – Donc, le off-noir, c’est la rencontre des néo-beats et des méta-réalistes avec le roman noir. La partie commence avec Larry Fondation, dont on vous a déjà parlé ici. Dans ce recueil, c’est un texte intitulé “La dernière escale” qu’il nous propose. Six pages, pas une de plus, mais on sait que Fondation aime la littérature concentrée, celle qui dit l’essentiel. Et là encore, en 6 pages, il nous retourne, nous révolte, nous émeut, et emporte le morceau, mine de rien…

Allez, on passe aux “Inside out”. ceux qui sortent – ou pas – de taule. “Voici les taulards en rats de laboratoire”, dit Patrice Carrer. Premier représentant de la catégorie : Frederic Berthoff, qui était au moment de la publication toujours emprisonné à la prison fédérale de Manchester (Kentucky) pour trafic de cannabis.Il signe ici trois récits de prison : “Avant”, “Le cartel” et “Jody”. Largement autobiographiques, forcément, ces textes en forme de réflexion et de constat racontent le parcours d’un gamin, celui qui aboutit en prison. Ils raconte aussi à leur façon des pans de l’histoire politique américaine.

Ce livre est étrange. On a l’impression de ne jamais l’avoir épuisé. On le traîne avec soi, on l’ouvre, on cherche le début d’une nouvelle, et c’est à chaque fois le même choc émotionnel et littéraire, même si on déjà lu le texte quelques semaines auparavant. Ce livre est un monde à lui seul, un monde à côté duquel on apprend à vivre, insensiblement. Un monde qui nous apprend à lire autrement, et peut-être même davantage.”

Le monde selon Garp

« Romancier, Garp insère dans le récit tragico-burlesque de sa vie des extraits de son œuvre, mêlant ainsi la réalité à la fiction au sein même de la fiction. Ce procédé, sans être vraiment original, révèle néanmoins que le monde est pour Garp un univers où c’est l’imagination qui règne. Roman qui mêle allègrement la farce et la tragédie, Le Monde selon Garp montre un univers où les références sont inversées sans tabous : la mère a une virilité d’homme, Robert devient Roberta, les hommes mordent les chiens… Cependant, il reste quelque chose de sacré, un havre de paix rythmé par le ressac et vers lequel la métaphore liquide ramène toujours : la famille. Garp porte le nom de son père inconnu, sa fille comme sa mère se prénomme Jenny et la silhouette de la demeure familiale du New Hampshire ponctue tout le roman comme une promesse de bonheur. Si Le Monde selon Garp connaît un tel succès, c’est sans doute parce qu’à grand renfort de péripéties, à l’image des grands romans picaresques, Irving nous y montre une réalité toute simple. »

Sana Tang-Léopold Wauters