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Mallarmé

« Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête

En qui vont les péchés d’un peuple, ni creuser

Dans tes cheveux impurs une triste tempête

Sous l’incurable ennui que verse mon baiser :

Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes

Planant sous les rideaux inconnus du remords,

Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,

Toi qui sur le néant en sais plus que les morts.

Car le Vice, rongeant ma native noblesse

M’a comme toi marqué de sa stérilité,

Mais tandis que ton sein de pierre est habité

Par un coeur que la dent d’aucun crime ne blesse,

Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul,

Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.”

« Angoisse » S.MALLARME

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F.PONGE “les cheminées d’usine”

« Par ce beau stylo neuf s’érigeant immobile à partir d’un chaos de maints petits carnets, bouche bée en l’azur, bien avant que d’écrire, à d’obscures questions haute issue est donnée.
Proposons-la tout droit aux faubourgs de l’esprit, telle qu’un beau matin je m’y trouvai sensible. Point d’interrogation là-dessus.
Nul ne sait si la notion de cheminée d’usine souhaite ou non pénétrer un peu profondément dans l’esprit ou le coeur de l’homme, car, à la différence de la flèche d’église par exemple, elle n’est pas faite pour cela.
Pourtant elle y parvient, voici de quelle façon.
Quel merveilleux attrait pour un quartier, me dis-je un jour, que de compter une à plusieurs de ces jeunes personnes !
(Il est de fait qu’à notre époque aucune n’est encore bien âgée)
Les sommités gracieuses ! S’il en fut.
Fut-il jamais constructions plus hautes montrant moins de fatuité. Plus innocemment, plus tranquillement altières. Plus finement pénétrantes aussi.
Comme l’aiguille d’une piqûre bien faite, qui ne fait pas mal.
Comme ces jeunes filles, épées charmantes, blessantes au possible, dont on s’aperçoit qu’on en meurt quand elles ont profondément pénétré en vous.
J’ai été percé d’amour par l’une d’elles, haut baguée.
Ô, crayon terminé par une bague !
Quoi de plus ravissant que ces simples filles, longues et fines, mais bien rondes pourtant, au mollet de briques roses bien tourné, qui, très haut dans le ciel, murmurent du coin de la bouche, comme les figures de rébus, quelque nuage nacré.
Quel élégant souci de réserver au ciel les fumées d’un travail à ras de terre, voire d’un feu souterrain !
Oui, c’est très haut dans le ciel que tu lâches ton nuage, ton souci, ton effusion…
Tu tiens dans ton carquois, long étui à vertus, parallèles en toi, brillantes comme aiguilles, à la fois de la flûte et de la jolie jambe, de la plus haute et la plus mince tour, de la lunette astrologique et du stylo à plume rentrée, — terminé alors par un méat des plus touchants : comme la bouche muette des poissons, ou celle, plus minuscule encore, d’où s’échappe le sperme (lui aussi, simple flocon nacré).
Mais je m’en aperçois à ce que je viens de dire : au risque de terminer ce texte par une pointe (pourtant, c’est le contraire), manifestement, pour t’imiter mieux, je dois rentrer la plume de mon stylo…
Cette fable, entre autres choses, signifie que :
Tandis que les flèches par quoi se terminent encore la plupart des belles constructions idéologiques ne m’atteignent plus,
Pénètrent au contraire profondément dans mon esprit et dans mon coeur,
Les postulations les plus simples, les plus naïves,
Qui ne sont pas faites pour cela.
Les forges de l’esprit fonctionnent nuit et jour. N’importe quoi s’y fabrique.
Pour obscures qu’en soient les émanations,
Ou parfois vaporeuses,
Par un stylo bien droit
Leur cheminement est le même :
Volute après volute
A leur dissipation hautement éconduites,
Qu’enfin par le vent seul la question soit traitée !”

F.PONGE “les cheminées d’usine”